(Article de Marie-Eve Carrier-Moisan, professeure au Département de sociologie et d’anthropologie, Université Carleton, et de Laurence Simard-Gagnon, professeure au Département de psychosociologie et de travail social, Université du Québec à Rimouski, campus de Lévis. Publié dans la revue "L'Express" du printemps 2025.)
Depuis quelques années déjà, le transport scolaire fait la manchette, étant donné les multiples crises qui s’y déploient : interruption de services, pénurie de personnel, privatisation et explosion des frais de fonctionnement. Le transport scolaire est une courroie importante dans l’accès à l’école des élèves, pourtant très peu documentée. Dans le quotidien des élèves autistes, le transport scolaire prend une importance particulière, étant donné que plusieurs ne fréquentent pas leur école de quartier et parcourent ainsi de plus grandes distances que les autres élèves. Notre projet de recherche cherche donc à comprendre le rôle du transport scolaire dans l’accès à l’école des élèves autistes dans un contexte de crise dans la scolarisation de ces élèves (Simard-Gagnon et Vézina, 2024).
La gestion du transport scolaire adapté
Un constat important de notre projet concerne les impacts de la structure de gestion du transport scolaire adapté. Dans cette organisation des services, le pouvoir décisionnel se trouve loin du terrain, laissé entre les mains de gestionnaires qui doivent composer avec des budgets limités et un nombre très élevé d’élèves, le tout réparti sur un vaste territoire.
Les trajets et horaires sont ainsi établis de façon à limiter le plus possible la distance parcourue et à réduire les coûts, souvent sans égard aux profils et besoins spécifiques des élèves, mis à part certains éléments physiques, dont l’usage d’un équipement de mobilité (ex. : un fauteuil roulant). Les particularités sensorielles ou cognitives des élèves ne sont pour la plupart pas prises en compte ni dans la planification du trajet et de sa durée, ni dans le nombre d’élèves accueillis à bord ou dans la disposition des sièges.
De plus, lors de problèmes dans le transport, cette structure de gestion complexifie la résolution de problèmes : les conducteurs et conductrices et le personnel scolaire, qui côtoient les élèves au quotidien et connaissent le mieux leurs besoins, ne peuvent pas prendre de décisions pour modifier les trajets ou les conditions de transport. Cette gestion loin du terrain a donc pour conséquences de rendre l’expérience du transport scolaire adapté plus difficile, tant pour les conducteurs et conductrices que pour les élèves, ainsi que de diminuer le pouvoir des acteurs et actrices terrain d’améliorer les choses, dans le respect des droits et du bien-être des élèves.
Le quotidien des conducteurs et conductrices
La gestion au quotidien du transport scolaire adapté est effectuée par des compagnies privées de transport, sous-traitantes d’un ou de plusieurs centres de services scolaires (CSS). Les conducteurs et conductrices sont employées par ces compagnies et n’ont donc aucun lien d’emploi avec les CSS. Les CSS n’ont pas de responsabilités envers les conducteurs et conductrices, tant sur le plan des conditions de travail que sur celui de la formation.
Seul adulte dans le véhicule, le conducteur ou la conductrice a pour tâche de conduire sécuritairement, de naviguer dans le trafic à l’heure de pointe en suivant le parcours établi par le Service de transport scolaire du CSS et d’arriver à l’heure au domicile des élèves ainsi qu’à l’école, en plus de gérer au moins minimalement les comportements des élèves afin d’assurer leur sécurité. Or, les conducteurs et conductrices ne sont que très peu outillées, informées ou formées pour intervenir auprès des élèves transportés.
Ils et elles reçoivent leur trajet seulement quelques jours avant la rentrée scolaire. Les seules informations reçues sont les adresses des élèves, l’ordre dans lequel on doit aller les chercher et l’heure à laquelle on doit se présenter au domicile et à l’école.
La formation offerte la plus souvent mentionnée par les conducteurs et conductrices est celle du transport scolaire par berline, d’une durée de six heures, typiquement défrayée par l’employeur, mais qui n’est pas rémunérée. Cette formation n’offre que des informations superficielles par rapport aux profils très diversifiés des élèves à transporter et très peu d’outils pour intervenir auprès de ces élèves.
Ainsi, l’apprentissage pour gérer des situations difficiles se fait seul, «sur le tas», en même temps que le développement de connaissances sur l’autisme et autres diagnostics ou conditions. Avec peu d’outils, de marge de manœuvre pour agir auprès des élèves et de soutien en cas de problèmes, plusieurs conducteurs et conductrices racontent tout de même avoir développé des stratégies à partir de leur créativité et ingéniosité pour rendre l’espace du véhicule moins handicapant pour les élèves transportés (Carrier-Moisan et Simard-Gagnon, 2023). Néanmoins, ces pratiques ne tiennent souvent qu’à un fil et le transport scolaire est ainsi un espace très précaire, qui peut facilement basculer.
Les bris dans le transport scolaire
La structure de gestion et les conditions matérielles du transport scolaire sont souvent très mal adaptées aux élèves transportés, dont les élèves autistes. Les changements fréquents de parcours, de personnel, d’élèves à bord ou les longs trajets peuvent créer des conditions handicapantes pour ces élèves.
Les conducteurs et conductrices et le personnel scolaire mentionnent fréquemment le nombre trop élevé d’élèves transportés, qui peut être souffrant pour les élèves autistes et générer des situations de crises. Également, la disposition des sièges et la grande proximité dans un espace exigu, inconfortable pour la plupart des individus, peuvent être particulièrement pénibles pour ces élèves, comme le note un employé d’une compagnie privée de transport :
J’en ai une qui a 5 ans, elle ne parle pas pantoute. […] [Et un autre] qui est tannant… Sont les deux en arrière de moi, eux autres. […]. [Le petit garçon] lui est tannant. Il tire du jus. [Il donne des coups avec son cartable.] […] Des fois, il se penche, là, pis il s’en va sur son bord à [la petite fille]… et puis elle l’a mordu dans la face.
Les moments de crise comme celui-ci, qui pourraient être évités, sont souvent des moments où les élèves sont pathologisés ou blâmés pour des comportements dérangeants, alors que, selon nous, ce sont les conditions environnementales du transport qui sont à la source du problème. Nous constatons que ces conditions handicapantes précarisent la scolarisation des élèves autistes.
D’une part, les parents se voient souvent forcés d’accepter la souffrance de leur enfant dans le transport, étant donné l’absence de choix et la nécessité d’utiliser le service de transport scolaire pour accéder à l’école. D’autre part, des élèves commencent trop souvent leur journée de classe avec une surcharge, une surstimulation ou une fatigue intense due à leur expérience dans le transport. Ces élèves sont alors beaucoup moins disponibles aux apprentissages.
Notre constat est donc troublant : loin d’être adapté, le transport scolaire des élèves autistes participe à fragiliser leur accès à l’école. À quand un transport scolaire réellement adapté?
Références
- Carrier-Moisan, M.-E. et Simard-Gagnon, L. (2023). Enfants «ingérables» et chauffeur.se.s exploité.e.s : croisements de vulnérabilités dans le transport scolaire adapté des élèves autistes dans la région de Québec. Canadian Journal of Disability Studies, 12(3), 163-188. https://cjds.uwaterloo.ca/index.php/cjds/article/view/1038
- Simard-Gagnon, L. et Vézina, C. (2024). Contrer la normalisation de l’exclusion des élèves par l’État. Droits et libertés, 42(2), 38 42. https://scolarisation.org/contrer-la-normalisation-de-lexclusion-des-eleves-par-letat/
Article de Marie-Ève Carrier-Moisan et Laurence Simard-Gagnon, membres du Collectif pour le droit à la scolarisation, tiré de la revue "L'Express" du printemps 2025.
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