L'enjeu de la déscolarisation
Au Québec, tous les enfants ont droit à l’éducation.
Malgré cela, plusieurs élèves en situation de handicap ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA) sont scolarisé.es de façon partielle, à raison de quelques heures par jour ou par semaine, ou carrément renvoyé.es de l’école.
Autrefois anecdotique, l’exclusion de ces élèves s’est amplifiée dans les dernières années, ce que dénoncent notamment la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, l’Office des personnes handicapées du Québec, la Fédération québécoise de l’autisme, la Société québécoise de la déficience intellectuelle et la Coalition de parents d’enfants à besoins particuliers du Québec.
Un problème sous-estimé
Au printemps 2021, le ministère de l’Éducation du Québec a publié un premier rapport dénombrant 1481 élèves des niveaux préscolaire, primaire et secondaire ayant vécu un bris de service entre les mois de février et d’avril. En 2022, le nombre est passé à 1379, puis à 2562 en 2023, à 2411 en 2024, à 3417 en 2025 puis à 3976 en 2026.
Et attention! Il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg, car le Ministère exclut de sa définition du bris de service les élèves qui sont retiré.es de l’école pour une période de moins de deux semaines consécutives, les élèves pour qui la scolarisation à temps partiel est prévue dans le plan d’intervention, sans que d’autres options soient offertes aux parents, de même que les élèves scolarisé.es par le milieu scolaire à domicile, à raison de maximum 5 heures par semaine.
Ces chiffres sous-estiment donc grandement l’enjeu de la scolarisation partielle et de la déscolarisation des élèves HDAA, qui reste à documenter adéquatement pour en mesurer l’étendue.
Une question de droits
L’éducation fait partie des droits inscrits dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) de même que dans la Convention relative aux droits des personnes handicapées. Le droit à l’éducation pour les élèves HDAA sans discrimination est aussi garanti par la Charte des droits et libertés de la personne. De plus, la Loi sur l’instruction publique (LIP) oblige l’État à fournir des services éducatifs qui répondent aux besoins individuels des élèves HDAA. Pour sa part, la Politique de l’adaptation scolaire spécifie les grandes orientations et actions pour réaliser ces obligations.

En tant que gouvernement provincial soumis à ces différents instruments, le Québec doit respecter différentes obligations, soit :
- L’obligation d’agir pour assurer le droit à l’éducation des enfants HDAA. Cela implique la mise en place de mesures législatives, administratives, budgétaires et judiciaires appropriées. Afin de contrôler la réalisation des droits prévus au PIDESC, dont le droit à l’éducation, l’information disponible est un élément fondamental, d’où l’importance de développer des indicateurs clairs ainsi que des rapports de suivi.
- Le respect du noyau minimal essentiel du droit à l’éducation, ce qui comprend notamment l’éducation primaire universelle, obligatoire et gratuite, ainsi que l’éducation secondaire universelle et généralement accessible, le tout sans discrimination. Pour être en mesure d’évaluer le respect de ce noyau minimal essentiel, il est fondamental de disposer de données adéquatement ventilées. Des données sur la fréquentation scolaires des élèves scolarisé.es de façon partielle et déscolarisé.es constituent donc la base afin d’évaluer cet élément.
- L’interdiction de mettre en place des mesures régressives. Une analyse budgétaire peut guider l’évaluation de cette obligation, mais également les répercussions entraînées par les réformes du système d’éducation. À titre d’exemple, les parents d’élèves HDAA ont perdu, depuis 2020, le siège qui leur était réservé sur les conseils d’administration des centres de services scolaires.
Un criant manque de ressources
Les parents d’enfants scolarisé.es à temps partiel ou déscolarisé.es reçoivent une diversité de raisons de la part de l’école pour expliquer les atteintes au droit à l’éducation de leurs enfants.
Un élément commun est le manque et l’instabilité des ressources, autant humaines que matérielles. Il en découle souvent un grand roulement dans les intervenant.es, des imprévus, des élèves en surnombre pour l’équipement et les locaux disponibles et un environnement qui ne convient pas à leurs besoins et défis (par exemple, l’anxiété ou les sur-sensibilités sensorielles). Tous ces bouleversements fragilisent grandement l’expérience scolaire des élèves et peuvent mener à des désorganisations, ce qui rend leur scolarisation encore plus précaire.
Le problème de l’exclusion scolaire des enfants HDAA s’inscrit donc dans un contexte de crise généralisée dans les écoles. Le personnel scolaire est surchargé : les intervenant.es sont souvent trop peu nombreux.ses pour les tâches à accomplir et cumulent de longues heures. Les conditions de travail sont généralement peu avantageuses : plusieurs détiennent des contrats précaires, avec différents quarts de travail ou des heures coupées. Les conditions salariales ne sont pas bonnes non plus, surtout pour les éducatrices.
La réalisation du droit à l’éducation et à la scolarisation de tous les enfants HDAA va de pair avec une plus grande valorisation du travail des intervenant.es scolaires, incluant de meilleures conditions de travail.
Pour améliorer les conditions de scolarisation des élèves HDAA et prévenir leur exclusion, les écoles doivent avoir une marge de manœuvre assez grande pour répondre aux besoins de chaque enfant. Plus de personnel, plus d’outils d’intervention et de formation, plus d’espace et plus de temps pour chacun.e mènent à des milieux scolaires plus stables et plus sereins, autant pour les élèves que pour les intervenant.es. Cela implique nécessairement l’ajout de ressources supplémentaires en éducation.

Des conséquences sur les élèves, leur famille et toute la société
La scolarisation partielle et la déscolarisation ont de lourdes conséquences. D’abord sur les élèves, qui ne font pas les apprentissages qu’il.les pourraient faire et, peut-être plus grave encore, qui se retrouvent exclu.es de leur communauté et de la société plus large.

Pour les familles, les impacts sont également catastrophiques. Les parents dont les enfants fréquentent l’école de façon partielle, irrégulière, ou pas du tout doivent garder leurs enfants durant les heures normales de classe, ou alors trouver par eux et elles-mêmes des solutions alternatives, souvent coûteuses et précaires. Il devient alors très difficile pour ces parents de maintenir un emploi, des activités sociales et des loisirs.
Les mères particulièrement sont nombreuses à perdre leur travail salarié. La scolarisation partielle et la déscolarisation des enfants mènent souvent à l’appauvrissement, à l’isolement social et à la détresse des parents, surtout des mères.
L’exclusion des enfants HDAA prive aussi l’ensemble des élèves et de la société des apprentissages qu’on peut avoir au contact d’autres façons d’être, et d’occasions de penser autrement nos façons de vivre ensemble. En excluant ces enfants, c’est toute la société qu’on appauvrit.
Ce qu’en dit le Protecteur national de l'élève
Lors du dépôt de son rapport d'activités annuel 2024-2025, le Protecteur national de l'élève (PNÉ) a cru bon de rappeler que les bris de services ou de scolarisation" représentent "une mesure de dernier recours qui doit tenir compte des besoins de l'élève considérant les impacts sur celui-ci" (communiqué).
Dans le rapport lui-même, il souligne d'entrée de jeu qu'il est "soucieux de la prévalence et de la récurrence de
problématiques et d’enjeux déjà constatés au cours de la
première année". Les bris de scolarisation font malheureusement partie de ces enjeux prévalents et récurrents.
Je pense ici [...] aux bris de services ou de scolarisation, trop souvent constatés à l’issue de situations complexes, pour lesquelles le recours à la suspension prolongée, prématurée ou inappropriée, ou bien le retour à la maison sont imposés à l’élève et à ses parents, malgré les obligations de scolarisation et de prestation de services éducatifs adaptés qui incombent aux établissements scolaires (page 8).
Ce qu’en dit le Protecteur du citoyen
Selon la Politique de l’adaptation scolaire, l’école a le devoir d’offrir des services éducatifs adaptés à chaque élève en fonction de ses besoins propres. La planification des services éducatifs devrait donc être basée sur le meilleur intérêt de chaque élève, incluant son épanouissement académique, personnel et social.
Cependant, le Protecteur du citoyen a constaté dans un rapport spécial déposé à l’été 2022 que c’est plutôt le financement disponible, déterminé à l’avance par le ministère de l’Éducation du Québec, qui détermine – et limite ! – les services éducatifs offerts aux élèves. En d’autres mots, le Protecteur du citoyen note que les services sont offerts « selon ce qui est possible » plutôt que « selon ce qui est nécessaire ».
En conséquence, le Protecteur du citoyen observe que « les organismes scolaires (c.-à-d. les centres de services scolaires et les commissions scolaires) ne disposent pas du personnel requis pour répondre aux besoins de tous les élèves. Ils doivent alors réaliser des choix qui peuvent compromettre l’accessibilité aux services appropriés au moment opportun. » Le Protecteur du citoyen recommande entre autres d’établir un seuil minimal de services éducatifs offerts à tous les élèves HDAA au Québec.
Plutôt que de limiter le droit à la scolarisation en fonction des ressources disponibles, il est impératif de mettre en place les ressources nécessaires pour assurer le droit à l’éducation et des conditions de scolarisation équitables pour tous et toutes.

